La mort à table

Publié le par Touriya

En visitant ce blog, l'écrivain marocain Mohamed Leftah s'est étonné, semble-t-il, de la  prédominance des mets sur les mots.  Il m'a fait parvenir alors cet extrait au titre provocateur: "La mort à table", tout un programme aux évocations multiples! On pense aux empoisonneuses du XVIII ème, à ce plat japonais, le Fugu, "met défendu"aux néophytes ou encore à une intrigue policière quelconque où l'invité s'étrangle sous le regard impassible de ses hôtes...
Rien de tout cela, ici, cet extrait est tiré d'un essai non enore publié de M. Leftah sur l'oeuvre d'Edmond Amrane El Maleh, Un Chant au-delà de toute mémoire. Merci à Mohamed Leftah de nous donner cet avant-goût du chant maléhien.


Alphabet sucré", ou bien : "alphabet mystique enveloppé dans la coquille d'un mot innocent", telles sont certaines des métaphores par lesquelles El Maleh évoque et chante cette "langue au lait et au miel" qu' est pour lui la cuisine maternelle. Mais des événements historiques considérables, par leur ampleur et le tragique dont ils sont lestés, vont le conduire à nous convier, à côté – ou plus exactement à une distance incommensurable – de cette cuisine de l'âge d'or et de l'innocence, à de tout autres « festins ».
Commençons  par ce passage de "Mille ans un jour", où la cuisine ancestrale du terroir, apparaît comme une subtile forme de résistance à un événement tragique de l'histoire :
"Messouda le nom à la bouche, l'eau à la bouche, elle tenait un modeste restaurant, une sorte de pension de table familiale, mêlant l'affection et les délices de la cuisine juive, la très fameuse et indigeste "skhina", le triomphant plat du samedi, elle est morte la digne femme, Kahena, reine d'une résistance d'un goût subtil".
Messouda fait en effet partie de ces très rares personnes de la communauté juive safiote, qui n'ont pas répondu à l'appel sioniste d'émigrer en Israël. Et quand on sait les moyens multiformes qu'a déployés la propagande sioniste pour déraciner de leurs terres ancestrales les communautés juives sépharades, la comparaison de Messouda avec  la célèbre reine berbère juive, qui opposa une résistance farouche aux premiers conquérants arabes du Maghreb, n'apparaît nullement déplacée, ni emphatique.
Dès le premier roman d'El Maleh, "Parcours immobile",  nous trouvons une première illustration de cette "mort  à table". Dans le chapitre intitulé : "Conversation autour de la mamaliga", un officiel roumain, qui a participé à la guerre civile espagnole dans les rangs des Brigades Internationales, qui a vécu par la suite l'expérience carcérale des camps staliniens, parle d'un ton effondré de Budapest et de l'écrasement du soulèvement hongrois par les chars soviétiques :
"Conversation autour de la mamaliga étrange sonorité cabalistique écho d'une pierre tombée au fond d'un puits insondable les mots touchaient terre effleuraient la saveur un peu fade du maïs cuit viraient de couleur se figeaient immobiles lestés soudain d'une densité tragique".
Les mots de l'officiel roumain – les mots : dalles, cellules, camps- se mêlant aux grains de maïs, que consomme-t-on dans cette mamaliga? Un plat apprécié par les Roumains ou les corps suppliciés des internés des camps? Vers quelle couleur virent-ils les mots-grains? Sanguinolente? Blafarde? En tout cas, voici le mot mamaliga devenu cabalistique, mieux, signalétique de l'univers concentrationnaire. Un mot familier, innocent, appréhendé selon les voies spécifiques d'un art, a subi une transmutation radicale.
A côté de l'univers concentrationnaire stalinien, qu'en est-il pour l'autre, massif, du XX e.s.? L'univers concentrationnaire nazi, bien sûr.
Voici comment, dans "Mille ans Un jour", est présentée l'arrivée d'Hitler au pouvoir :
"1933, il y a donc cinquante ans et plus, Hitler arrivait au pouvoir. Un jour d'un mois qu'il est difficile de préciser, en tout cas, c'était au début de cet événement parfaitement insignifiant inaperçu de tout le monde. C'était sûrement un jeudi. Nessim en était sûr mais on ne sait trop pourquoi il hésitait devant cette certitude. C'était un jeudi parce que c'était le jour habituel d'un déjeuner chez Morgane le restaurateur qui invitait ses amis à table et leur présentait quelques spécialités où il excellait".
En catimini, mais d'emblée, le décor est planté, celui de la mort à table, l'essentiel dit. Ce que Morgane et ses convives, les Petitburon, les Angrad, les Saint Hubert, les Bergerac, tous ces "petits figurants de la société coloniale" vont consommer, en ce jeudi dont se rappelle Nessim, c'est la mort. Mais justement, ce "message" essentiel n'est nullement explicité.
Et le Génocide? Et l'Holocauste? Et la Shoah?
L'écrivain marocain juif El Maleh a-t-il oublié l'horreur qui a frappé ses coreligionnaires?
"Les passants furtifs pouvaient voir Morgane en majesté, entouré de ses convives, le visage rubicond, la toque blanche sur la tête, une serviette blanche autour du cou, son impressionnant ventre rebondissant sur la table. Langouste à l'armoricaine, le cheval de bataille de Morgane".
Bien sûr qu'El Maleh n'a nullement oublié le martyre de ses coreligionnaires. Simplement, délaissant toute enflure, avec une économie de moyens et une sobriété extraordinaires, il somme ces petits figurants de la société coloniale à "consommer" ce que rétrospectivement ils dénonceront avec une vertueuse indignation. Les rescapés des fours crématoires? Les morts-vivants au regard halluciné? Ils sont là devant vous, devant nous, crevant les yeux : ce ventre rebondissant, cette langouste à l'armoricaine!
Cette économie de moyens relève non seulement du grand art, mais aussi de la plus haute exigence éthique.



                                    Mohamed Leftah
                                      Le Caire,   14 avril 2008

Publié dans ses mets et ses mots

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