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Mardi 22 juillet 2008
C'est avec une immense tristesse que je viens d'apprendre le décès de l'écrivain marocain Mohamed LEFTAH, ce dimanche 20 Juillet au Caire où il a été enterré (Quartier 6 Octobre).
Venant de terminer un article sur son roman, "L'enfant de marbre" , que j'ai lu comme un tombeau romanesque  j'ai l'impression d'une curieuse ironie du sort... La "sépulture d'encre" dont parle l'auteur et qu'il dédiait à un enfant mort-né, n'est-elle pas la sienne propre de ce né maure? (le jeu de mots est évoqué par l'auteur lui-même).
En tout cas c'est un joli pied de nez jeté à la face de la mort que d'écrire son propre tombeau!
par Touriya publié dans : Partages
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Samedi 3 mai 2008
Quand j'ai choisi de publier un blog associant cuisine et littérature, nourritures toutes deux indispensables et complémentaires, j'avais plus ou moins consciemment en tête leur inextricable complexité, le danger de les manipuler, d'en rendre compte sans tomber ou dans le lieu commun ou dans la bavure ou dans le malentendu...
C'est à propos de malentendu que je compte faire ce billet et en référence à l'article de M. Mohammed Leftah "La mort à table".
Des lecteurs de ce blog m'ont fait part de leur malaise par rapport à cet article dans lequel ils lisent une intention anti-sioniste voire "antisémite", le mot a été employé! Qui est antisionniste? qui est antisémite? El Maleh? sa judéité le protège du soupçon d'antisémitisme mais il n'a jamais caché son opposition à une certaine idéologie sioniste! Leftah? sémite, tout comme moi, mais étant arabe, donc assimilié musulman, il est plus facile en effet, de lui prêter des intentions , tout comme à moi qui ai cautionné l'article en le publiant.
Je relis donc l'article de Leftah:
Je constate certes que je n'aurais pas employé les mêmes mots pour décrire les métaphores culinaires d'El Maleh mais je ne relève concrètement RIEN qui prête à cette interprétation antisémite.
Que se passe-t-il? Ma longue fréquentation de l'oeuvre d'El Maleh m'aurait-elle rendue aveugle à ce qui lui est étranger? Ou alors, sous prétexte que mon identité patronymique signale une arabité présumée, dois-je m'auto-censurer pour faire dans le politiquement correct? Y a-t-il des mots interdits aux "Arabes" ? Pourtant, El Maleh, ce "juif oxymoron" comme il aime à s'appeler lui-même, indiquant ainsi la complexité problématique de son identité, se revendique, s'est toujours revendiqué, comme Juif et Arabe, simultanément!

Mais revenons sur le terme litigieux: "sionisme" : en Occident il ne renvoie que de manière objective à ce courant qui a présidé idéologiquement à l'avénement de l'Etat d'Israël. Dans le monde arabo-musulman le terme "sahyoûnyya" (traduction de sionisme) a une connotation clairement péjorative et ne désigne que les actions et exactions contre les Palestiniens. L'Histoire avec sa grande hâche a tranché dans le vif du mot, lui enlevant son âme, le réduisant à cette mécanique exécutive qui a fait des prisonniers, des réfugiés, des sans terre, etc. Voilà comment un mot voit son sens changer non pas en diachronie mais en synchronie, et selon l'aire géographique.
Il en est, me semble-t-il, de même de la réception passionnelle de cet article de Leftah, comme de tout ce qui s'écrit sur le sionnisme.
Pourra-t-on jamais parler entre "juifs" et "musulmans", "orientaux" et "occidentaux", sans se cantonner les uns les autres dans ces identités meurtrières entre "pro" et anti"? Doit-on censurer tout parole qui ose, sans hypocrisie, sans mauvaise conscience non plus, dire ou laisser se dire un malaise? même maladroits, mêmes irecevables, des propos sur ce qui fait problème seront toujours plus sains qu'un silence contraint par cette nouvelle loi de la bienséance actuelle. J'invite au contraire à parler, à en parler par écrit pour que l'engagement de la parole soit mutuel. Car l'écrit reste, et parle parfois à notre insu.
 Et pour relancer le débat,  je renvoie à l'article suivant:

http://www.liberation.fr/rebonds/323892.FR.php
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Samedi 19 avril 2008
"Si les mots ont le pouvoir non de représenter, mais de
rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait
épars, la puissance de renvoi qu'ils tiennent de leurs
virtualités signifiantes entraîne celui qui les suit à la trace,
dans des bifurcations incessantes et une dérive interminables".

                                                     Claude Simon
                        

"Guidé par ce désir, inassouvi, d'embrasser le monde, le
romancier parvient à prêter à la moindre situation la richesse
de tout un monde. Partant, les meilleures scènes romanesques
ont le caractère d’un carrefour multiple ».

                                                      Milan Kundera   
 
                                        


                                                     
Pour donner à voir  – "à goûter" serait plus juste- cet art de la bifurcation, nous allons nous limiter à trois passages où El Maleh nous parle de trois pulpeux, et épineux, et sublimes fruits de la terre marocaine : chriha, gouisia, handia. Car le génie poétique d'el Maleh, dans son maniement de l'art de la bifurcation, est de ne point partir nécessairement d'une scène romanesque carrefour (Kundera), mais souvent de la chose la plus humble, la plus terre à terre, la plus partagée mais néanmoins la plus ignorée – avant qu'il ne nous la fasse redécouvrir-, pour tisser des correspondances, jeter des passerelles, apporter des éclairages inédits et, par l'alchimie du verbe, transmuer cette humble chose en fruit d'or, en jardin des Hespérides.
Les trois passages que nous avons retenus, tournent tous, sont autant de "variations" sur le figuier, comme si El Maleh voulait, en le célébrant,  accéder au "pur secret" de cet arbre chanté par Rilke (dans sa sixième élégie) :

                    Figuier depuis longtemps ce m'est un signe
                    que presque entièrement tu te dérobes à la gloire des
                    fleurs
                    pour, au-dedans de ton fruit mûr aussitôt révolu,
                    incélébré, serrer ton pur secret.

Premier ruissellement, nectar et larmes a la fois, de ce figuier :
"La mahia sera bonne cette année, si Dieu le veut, le goût finissant des figues mûres : visage ratatiné de femme ratatinée, sillonné de mille plis, au regard vieil or de miel, sexe impudique fruit défendu…
Le figuier est mort, spectre blanchi, ses branches décharnées implorent le ciel, plus jamais il ne donnera de fruits, la ville s'est enveloppée d'un linceul…
Passeport sans retour dans la mains décharnée tremblante, beau visage de vieille femme, figure ratatinée aux mille plis, chargée de joie et de douleur, arrachée à son arbre, elle ne verra plus le ciel bleu de l'Atlas bateaux négriers chargés d'esclaves enchaînés à la terre promise, l'an prochain à Jérusalem".
A travers un fruit, un arbre, à travers une femme-arbre, l'arrachement de toute une communauté à sa terre natale; sur lequel reviendra l'écrivain, toujours à travers un fruit et un arbre emblématiques :
"Un goût délicieux lui revenait sur les lèvres : saveur d'une petite figue moirée, gouisia, tendre nom en forme de noix de muscade…
Blancheur du tronc, des branches nues encore enracinées, blancheur de la mort sans linceul, le goût délicieux lui revenait, parfum de miel, douceur de velours noir moiré finement strié, gouisia, petite figue, noix muscade de forme, sous les dents les petits grains de sang à tête blanche craquent amoureusement sous la dent, désir têtu, inondé de tendre lumière, de soleil souverain, perdu d'adoration éperdue, il était aux pieds d'Aïlen, Aztèque fabuleux, d'une lame sûre sans trembler, il allait s'ouvrir la poitrine, déposer sur la pierre blanche son coeur arraché tout chaud de sang et de vie, la pierre blanche au pied du figuier".
Immolation aux pieds du figuier? D'Aïlen? De la terre natale?
Mais voici enfin l'hymne qu'El Maleh élève à ce fruit aux noms multiples, à cette "multiple splendeur", handia, vous connaissez? Non? Alors, écoutez :
"En ces jours de juin, le soleil de l'été est déjà très chaud, les fruits de l'été et de la colère commencent à mûrir…
Chumbos, kermouss ennssara, les figues de Nazareth, de la chrétienté, handia, figues des Indes, don des Aztèques, de l'empire espagnol, au peuple marocain, remontez donc au XVI e.s., aknari, l'authenticité berbère, noms enchanteurs pour désigner ce fruit de miel, de sang et d'or, évocation avec tendresse et respect des générations qui savaient ne pas s'embarrasser d'un couteau pour en fendre la peau : Lalla Embarka, que Dieu ait son âme, expédiait dans sa bouche la pulpe savoureuse, geste de savoir sûr, de haute tradition, saveur, respect des temps anciens, aknari, chumbos, handia, fruit d'été, plaisir du pauvre et du riche, mais honteux il s'en cache, fruit de la pierre sèche, gardien, sabres verts au clair, de la misérable zriba, du marabout sacré, blancheur illuminée, ami des chiens errants, des hommes errants, fruit de la passion et de la juste colère, sève des récits picaresques, des constipations homériques, indice sûr du coût de la vie, handia, chumbos, aknari, kermouss ennssara, fruit du destin, fruit métaphysique, la pomme en comparaison, quelle usurpation, fade invention d'une imagination pauvre, voyez ce signe du sacré, palmes ouvertes dressées vers le ciel, entrelacées dans un geste de ferveur, veillant sur la zaouïa, signe des damnés de la terre, étoile marquée au front de ceux d'en bas, là précisément où la balle a frappé, l'aarien, l'homme au gourdin, hraoua, le selgout, le zoufri, le famélique jaillissant un jour comme un torrent de haine de son bled asséché où il ne peut plus disputer aux animaux la moindre petite herbe".
Par quelle arrogance, ou ignorance, ou les deux à la fois, a-t-on osé qualifier un tel fruit de "figues de barbarie"?
Si, comme dit Kundera, "le roman est l'art du carrefour multiple", ne sommes-nous pas ici, indubitablement, à un carrefour multiple, à un fruit-carrefour, où le mets et le mot, la saveur et le sens, subtils, multiples, s'épousent dans la plus grande harmonie?
L'actualité la plus brûlante comme on dit (les événements de juin 81) et une remontée au XVI e.s. ; le Maroc indépendant et le passé colonial, ce dernier symbolisé par le chumbos espagnol et la fade et usurpatrice pomme française; les fruits réels de la terre et les fruits littéraires (ces "figues de la colère" évoquant irrésistiblement le titre du célèbre roman de Steinbeck;  les damnés de son pays et "les damnés de la terre" de Frantz Fanon); la spécificité du terroir (le mot berbère aknari qui désigne le fruit) et l'échange qui ne date pas d'hier, malgré les océans et les différences des cultures (Handia, fruit venu des "Indes" espagnoles); fruit à la fois indice du social et investi par la métaphysique; signe d'alliance pour ceux d'en bas, mais en même temps incitant à la fraternité humaine (palmes ouvertes entrelacées), à la compassion pour tout ce qui vit (ami des chiens errants).
De la même façon, mais cette fois avec plus de poésie, que nous avons vu des événements historiques colossaux se "substantialiser" dans des repas (autour de la mamaliga, chez Morgan, dans la "Cène"), El Maleh, dans ce passage, à partir d'un humble fruit, lance des coups de sonde dans la scène sociale, le temps historique, avec des échappées vers l'horizon métaphysique.
De la dérive d'une écriture, d'un art spécifique de la bifurcation, le figuier sort transfiguré, devient, tout autant que l'arganier, le symbole d'une terre, de sa pérennité, de sa douleur et de ses joies. Le fruit "incélébré" de Rilke a trouvé dans l'écrivain marocain El Maleh son célébrant, son chantre, l'explorateur émerveillé de son "pur secret".
Sans crainte qu'on nous accuse d'emphase ou de lyrisme débridé, nous pensons que les humbles fruits de sa terre natale, El Maleh les a aimés, chantés et fait resplendir comme nul autre avant lui, et les a lancés, "quasars incandescents", dans le jardin et l'espace de la littérature mondiale.


                             
MOHAMED LEFTAH
                                Le Caire,  19 Avril 2008


          (Passage extrait de l’essai : « Un chant au-delà de toute mémoire »,
          consacré à l’oeuvre d’El Maleh et encore inédit)

  
par Touriya
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Mardi 15 avril 2008
En visitant ce blog, l'écrivain marocain Mohamed Leftah s'est étonné, semble-t-il, de la  prédominance des mets sur les mots.  Il m'a fait parvenir alors cet extrait au titre provocateur: "La mort à table", tout un programme aux évocations multiples! On pense aux empoisonneuses du XVIII ème, à ce plat japonais, le Fugu, "met défendu"aux néophytes ou encore à une intrigue policière quelconque où l'invité s'étrangle sous le regard impassible de ses hôtes...
Rien de tout cela, ici, cet extrait est tiré d'un essai non enore publié de M. Leftah sur l'oeuvre d'Edmond Amrane El Maleh, Un Chant au-delà de toute mémoire. Merci à Mohamed Leftah de nous donner cet avant-goût du chant maléhien.


Alphabet sucré", ou bien : "alphabet mystique enveloppé dans la coquille d'un mot innocent", telles sont certaines des métaphores par lesquelles El Maleh évoque et chante cette "langue au lait et au miel" qu' est pour lui la cuisine maternelle. Mais des événements historiques considérables, par leur ampleur et le tragique dont ils sont lestés, vont le conduire à nous convier, à côté – ou plus exactement à une distance incommensurable – de cette cuisine de l'âge d'or et de l'innocence, à de tout autres « festins ».
Commençons  par ce passage de "Mille ans un jour", où la cuisine ancestrale du terroir, apparaît comme une subtile forme de résistance à un événement tragique de l'histoire :
"Messouda le nom à la bouche, l'eau à la bouche, elle tenait un modeste restaurant, une sorte de pension de table familiale, mêlant l'affection et les délices de la cuisine juive, la très fameuse et indigeste "skhina", le triomphant plat du samedi, elle est morte la digne femme, Kahena, reine d'une résistance d'un goût subtil".
Messouda fait en effet partie de ces très rares personnes de la communauté juive safiote, qui n'ont pas répondu à l'appel sioniste d'émigrer en Israël. Et quand on sait les moyens multiformes qu'a déployés la propagande sioniste pour déraciner de leurs terres ancestrales les communautés juives sépharades, la comparaison de Messouda avec  la célèbre reine berbère juive, qui opposa une résistance farouche aux premiers conquérants arabes du Maghreb, n'apparaît nullement déplacée, ni emphatique.
Dès le premier roman d'El Maleh, "Parcours immobile",  nous trouvons une première illustration de cette "mort  à table". Dans le chapitre intitulé : "Conversation autour de la mamaliga", un officiel roumain, qui a participé à la guerre civile espagnole dans les rangs des Brigades Internationales, qui a vécu par la suite l'expérience carcérale des camps staliniens, parle d'un ton effondré de Budapest et de l'écrasement du soulèvement hongrois par les chars soviétiques :
"Conversation autour de la mamaliga étrange sonorité cabalistique écho d'une pierre tombée au fond d'un puits insondable les mots touchaient terre effleuraient la saveur un peu fade du maïs cuit viraient de couleur se figeaient immobiles lestés soudain d'une densité tragique".
Les mots de l'officiel roumain – les mots : dalles, cellules, camps- se mêlant aux grains de maïs, que consomme-t-on dans cette mamaliga? Un plat apprécié par les Roumains ou les corps suppliciés des internés des camps? Vers quelle couleur virent-ils les mots-grains? Sanguinolente? Blafarde? En tout cas, voici le mot mamaliga devenu cabalistique, mieux, signalétique de l'univers concentrationnaire. Un mot familier, innocent, appréhendé selon les voies spécifiques d'un art, a subi une transmutation radicale.
A côté de l'univers concentrationnaire stalinien, qu'en est-il pour l'autre, massif, du XX e.s.? L'univers concentrationnaire nazi, bien sûr.
Voici comment, dans "Mille ans Un jour", est présentée l'arrivée d'Hitler au pouvoir :
"1933, il y a donc cinquante ans et plus, Hitler arrivait au pouvoir. Un jour d'un mois qu'il est difficile de préciser, en tout cas, c'était au début de cet événement parfaitement insignifiant inaperçu de tout le monde. C'était sûrement un jeudi. Nessim en était sûr mais on ne sait trop pourquoi il hésitait devant cette certitude. C'était un jeudi parce que c'était le jour habituel d'un déjeuner chez Morgane le restaurateur qui invitait ses amis à table et leur présentait quelques spécialités où il excellait".
En catimini, mais d'emblée, le décor est planté, celui de la mort à table, l'essentiel dit. Ce que Morgane et ses convives, les Petitburon, les Angrad, les Saint Hubert, les Bergerac, tous ces "petits figurants de la société coloniale" vont consommer, en ce jeudi dont se rappelle Nessim, c'est la mort. Mais justement, ce "message" essentiel n'est nullement explicité.
Et le Génocide? Et l'Holocauste? Et la Shoah?
L'écrivain marocain juif El Maleh a-t-il oublié l'horreur qui a frappé ses coreligionnaires?
"Les passants furtifs pouvaient voir Morgane en majesté, entouré de ses convives, le visage rubicond, la toque blanche sur la tête, une serviette blanche autour du cou, son impressionnant ventre rebondissant sur la table. Langouste à l'armoricaine, le cheval de bataille de Morgane".
Bien sûr qu'El Maleh n'a nullement oublié le martyre de ses coreligionnaires. Simplement, délaissant toute enflure, avec une économie de moyens et une sobriété extraordinaires, il somme ces petits figurants de la société coloniale à "consommer" ce que rétrospectivement ils dénonceront avec une vertueuse indignation. Les rescapés des fours crématoires? Les morts-vivants au regard halluciné? Ils sont là devant vous, devant nous, crevant les yeux : ce ventre rebondissant, cette langouste à l'armoricaine!
Cette économie de moyens relève non seulement du grand art, mais aussi de la plus haute exigence éthique.



                                    Mohamed Leftah
                                      Le Caire,   14 avril 2008

par Touriya publié dans : ses mets et ses mots
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