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Abdellatif Laâbi
Pour un Pacte national de la culture
La scène culturelle a connu récemment une véritable crispation. Au-delà de ses manifestations conjoncturelles (la levée de boucliers dans le milieu intellectuel contre certaines décisions intempestives prises par le nouveau ministre de la Culture), cette crise a eu pour effet positif de ranimer le débat sur la situation et les enjeux réels de la culture dans notre pays.
Je m’en réjouis personnellement, car je n’ai cessé, au cours des dernières années, d’attirer l’attention de l’opinion publique et des responsables politiques sur le paradoxe qui consiste à parler d’option démocratique, de modernité, de développement humain, voire de nouveau projet de société, tout en faisant l’impasse sur la place de la culture dans ce processus et le rôle déterminant qu’elle pourrait y jouer. Partant de là, j’ai plaidé en faveur d’un renversement de perspective permettant d’appréhender la culture comme une priorité, une cause méritant d’être placée au centre du débat national.
Le peu d’écho que mes appels ont suscité m’a conduit à une conclusion dont je mesure la gravité : le déni persistant de l’enjeu de la culture met en danger les quelques acquis à forte portée symbolique de la dernière décennie et peut conduire, à terme, à la panne du projet démocratique dans son ensemble. Mais, contrairement à ceux qu’une dérive de la sorte conforte dans leurs prévisions les plus pessimistes ou arrange dans leurs intérêts les plus sordides, je continue à croire que les jeux ne sont pas faits. J’ose croire qu’une autre feuille de route est possible si le besoin et la conviction s’imposent d’un changement de cap, d’une refondation de la Maison marocaine sur des bases humanistes, porteuses de progrès social, matériel et moral, d’une gouvernance au service du bien public, d’un choix sans ambiguïté de la modernité et de l’ouverture sans complexes sur le monde.
Une telle perspective n’est pas une vue de l’esprit car, malgré l’impasse politique qui est en train de se dessiner, le Maroc a profondément changé. Dorénavant, qu’on le veuille ou non, il fait partie intégrante du village planétaire. Les besoins vitaux et intellectuels d’un nombre toujours croissant de Marocains, à l’intérieur du pays comme dans la diaspora, ont tendance à s’aligner sur ceux des citoyens des pays avancés. L’archaïsme persistant dans les mentalités, la forte pression exercée sur les mœurs et les comportements par les mouvements passéistes, sont contrebalancés par l’attrait aussi fort d’autres modèles où la conquête des libertés et des droits, l’accès à la modernité et la jouissance de la prospérité ont été préparés par une révolution des connaissances, des techniques, et de grandes avancées dans le domaine des idées.
Sur le plan de la culture proprement dite, la situation a bougé elle aussi. Bien que ce chantier soit en grande partie déserté par les pouvoirs publics et les élus locaux, les initiatives émanant de la société civile et des créateurs au premier chef sont en train de secouer la léthargie dominante. Alors que son lectorat de proximité se rétrécit, la production littéraire se renouvelle dans ses formes, se diversifie quant à ses langues d’expression, et les femmes y font une percée remarquable. Nombre de revues sur papier ou consultables sur le Net ont vu le jour récemment et entreprennent une véritable valorisation de la création contemporaine. Dans le milieu associatif littéraire et culturel, un changement s’opère visant à mettre fin à l’instrumentalisation partisane qui était en vigueur dans le passé. Ici ou là, dans les universités, souffrant pourtant d’un manque chronique de moyens, la recherche s’active et des filières innovantes se créent. L’offre en matière de galeries s’est accrue considérablement, et la bulle spéculative entourant depuis peu le marché de l’art ne saurait, malgré ses effets pervers, occulter la grande vitalité du mouvement des arts plastiques. Des jeunes ont réussi, en comptant d’abord sur eux-mêmes, à créer de nouvelles musiques, à se faire entendre et apprécier d’un large public.
Dans cette liste, le cinéma représente un exemple à part, hautement significatif. Son décollage incontestable est dû, il faut en convenir, à l’aide massive de l’État. Mais, au-delà des intentions qui ont présidé à ce choix de la part des pouvoirs publics, ce que je retiens de cette heureuse avancée, c’est par-dessus tout la marque du talent et de la créativité dont sont capables nos artistes quand on leur donne les moyens d’exercer normalement leur métier et d’honorer leur fonction. Dans le même ordre d’idée, il serait malhonnête de passer sous silence une réalisation exemplaire, mais orpheline, celle de la nouvelle Bibliothèque nationale à Rabat, un joyau dans sa conception, la haute technicité de ses moyens et l’esprit civique de son fonctionnement. L’exception, en quelque sorte, qui confirme malheureusement la règle et nous renvoie à l’état d’abandon où se trouve la quasi-totalité des domaines de la création, de la recherche, de la pensée, sans oublier celui, majeur, de l’éducation, où la réforme de fond, sans cesse promise, se fait toujours attendre. Les petits pas en avant que nous y avons observés et loués ne sauraient donc à eux seuls changer la donne. Ils s’apparentent à un bricolage en temps de pénurie. Même dans les sociétés avancées, où l’initiative privée et le mécénat prennent leur part dans le développement culturel, l’État ne peut pas dégager sa responsabilité. Son investissement s’avère indispensable dans la mise en place des infrastructures et des institutions adéquates, dans la conduite de la politique visant l’accès de tous aux connaissances, la promotion de la culture du pays et son rayonnement à l’échelle mondiale.
Je pense que le moment est venu pour tous les protagonistes de la scène nationale (décideurs politiques, partis, syndicats, élus, entrepreneurs, acteurs associatifs, et bien sûr intellectuels et créateurs) de se prononcer clairement sur l’état alarmant de notre réalité culturelle et sur le train de mesures à prendre pour y remédier. Outre qu’il est improductif, l’immobilisme conduit logiquement à la régression, qui à son tour fait le lit de tous les obscurantismes. Je plaide ici en faveur du mouvement et de la voie des lumières. D’un projet où nous déciderons de mettre au centre de nos préoccupations la dignité et l’épanouissement de l’élément humain, préparant ainsi l’avènement d’une société plus juste et fraternelle, donc plus pacifiée et ouverte, moins exposée aux démons de la fermeture identitaire et de l’extrémisme.
Je suis conscient qu’il s’agit là d’une œuvre de longue haleine. Mais, au vu des urgences, je prends aujourd’hui la responsabilité d’en poser les préalables dans cet appel pour un Pacte national de la culture que je soumets au libre débat et, pourquoi pas dès maintenant, à l’approbation de celles et ceux qui y reconnaîtraient peu ou prou leurs propres analyses et attentes.
Pacte national pour la culture
Appel
Le Maroc se trouve de nouveau à la croisée des chemins.
Après l’éclaircie du début de la précédente décennie et les espoirs qu’elle a soulevés, l’heure est aux interrogations, voire au doute. La cause en est le flou qui affecte le projet démocratique et la conception même de la démocratie. Celle-ci ne saurait se limiter à l’instauration d’un type déterminé de pouvoir politique, de rapports sociaux, de production et de redistribution des biens matériels. Elle est tout aussi bien un choix civilisationnel qui consiste à miser sur l’élément humain. L’éducation, la recherche scientifique et la culture sont au centre de ce choix, le moteur sans lequel aucun développement d’envergure et durable n’est possible. Aussi la prise en compte d’un tel enjeu devrait-elle relever pour nous de l’urgence nationale. Le chantier de la culture, dans son acception la plus large, nécessite de grands travaux dont la réalisation dépend à la fois de la volonté politique des gouvernants et de la mobilisation citoyenne. Pour me limiter aux besoins pressants et à des mesures-phares, je proposerai ce qui suit :
1. L’impulsion d’un plan d’urgence pour éradiquer définitivement la plaie de l’analphabétisme, avec obligation de résultats dans un délai ne dépassant pas les cinq ans. Ce plan fournirait à l’occasion une solution au drame des milliers de diplômés chômeurs qui, tout en étant salariés et mobilisés pour une noble cause, se verraient offrir des formations appropriées en vue de leur réinsertion ultérieure dans le marché du travail.
2. La constitution d’un Haut Comité scientifique interdisciplinaire auquel sera confiée la mission, d’une part, d’établir l’état des lieux et des besoins dans les domaines de l’éducation, de la culture et de la recherche scientifique, d’autre part d’étudier pour s’en inspirer les différents modèles et expériences ayant cours dans les autres pays du monde et qui ont acquis un statut d’exemplarité. Ce Comité aurait enfin la vocation d’une instance de proposition dont l’avis devrait imprimer la politique gouvernementale.
3. Le lancement d’un plan visant à doter le pays (des grandes villes aux petites en passant par le milieu rural) des infrastructures culturelles qui manquent cruellement : bibliothèques publiques, maisons de la culture, salles de cinéma, théâtres, conservatoires de musique, écoles de formation des gestionnaires et des animateurs des structures précitées. Si l’État doit en être le maître d’œuvre, ce plan nécessite un partenariat avec les acteurs de la société civile présents sur le terrain, ainsi que l’encouragement, par des mesures fiscales et autres, de l’initiative privée et des mécènes qui voudraient s’y investir. Enfin, les assemblées élues et l’exécutif en leur sein devraient impérativement assumer leur part dans la réalisation de ces infrastructures, et obligation leur serait faite d’inscrire cet engagement dans leur cahier des charges.
4. L’institution d’un Centre national des arts et des lettres qui aura pour mission de tisser les liens avec les créateurs, d’être à leur écoute, de leur faciliter le contact avec leur public potentiel et d’œuvrer à la bonne circulation de leurs œuvres. Cela pourra se traduire par :
- l’octroi de bourses d’aide à la création et à la traduction pour une durée déterminée allant jusqu’à l’année sabbatique ;
- la mise à leur disposition de résidences saisonnières tant au Maroc qu’à l’étranger ;
- la création en son sein d’un Bureau du livre chargé de l’aide à l’édition, de la surveillance du marché du livre (notamment pour en réguler le prix), de l’incitation au partenariat indispensable en vue de mettre fin à l’anarchie et l’inefficacité qui règnent dans le domaine de la distribution ;
- l’organisation dans tous les établissements scolaires (du public et du privé), dans les grandes écoles, les centres de formation, les hôpitaux, les prisons, les entreprises, etc. d’interventions d’écrivains, d’artistes, de chercheurs et de grands témoins de l’histoire immédiate, permettant ainsi aux publics les plus divers d’acquérir de nouvelles connaissances, de s’initier à la création artistique, de s’ouvrir à la réflexion et de découvrir simplement leur propre culture.
5. La création d’une Agence pour la promotion de la culture marocaine à l’étranger tant en direction du public international que des communautés marocaines. Elle aurait pour charge de créer les conditions d’une meilleure diffusion de nos productions intellectuelles et artistiques et de leur assurer une vraie représentativité dans les manifestations d’envergure. En synergie avec les départements ministériels concernés, elle jouerait un rôle créatif dans une politique de coopération culturelle fondée sur les principes d’équité et de réciprocité.
6. La mise en chantier d’un plan de sauvetage de la mémoire culturelle marocaine comprenant au moins deux volets :
- celui de la mémoire contemporaine, aujourd’hui en péril suite à la disparition récente d’un grand nombre de nos écrivains, artistes et intellectuels majeurs, ceux-là mêmes qui ont forgé depuis l’indépendance la pensée et la création modernes, et porté au-delà de nos frontières le message de l’imaginaire et de l’humanisme proprement marocains. Le patrimoine qu’ils nous ont légué et les traces de leur activité (manuscrits, correspondance, archives diverses) devraient, pendant qu’il en est encore temps, être répertoriés, rassemblés, traités et préservés par un Institut créé à cet effet, dont le rôle serait de les vivifier en les mettant à la disposition de tous et en organisant autour d’eux diverses activités afin d’assurer la pérennité de leur message. De la même manière, l’Institut accueillerait et traiterait les archives que les intellectuels et créateurs vivants voudraient bien lui confier ;
- celui de la mémoire du passé. Ce chantier, autrement plus vaste, concerne des domaines variés : archives nationales (écrites, sonores et filmées), monuments historiques, patrimoine architectural urbain, lieux chargés de mémoire, fouilles archéologiques, musées, patrimoine oral… Sans parler de la tâche énorme qui incombe aux historiens, à condition de leur donner les moyens de l’accomplir, la formation d’experts dans de multiples disciplines techniques et scientifiques s’avère indispensable si nous voulons mener à terme l’entreprise de sauvegarde, de reconstruction et de revitalisation de notre mémoire culturelle, puis sa transmission aux générations futures.
Est-il besoin de souligner que la traduction en actes des six propositions précédentes pourrait révéler que le domaine de la culture, estimé par préjugé coûteux et de peu de rapport, est au contraire, grâce aux métiers innombrables qu’il suscite, une mine considérable d’emplois, qui n’a rien à envier à d’autres secteurs dont la rentabilité est reconnue.
7. La redynamisation de la réforme de l’enseignement, car il est certain que le train de mesures précédemment développées dépend d’une locomotive pour être tiré et de rails pour être acheminé vers la destination souhaitée. Aussi la refonte de notre système éducatif devra-t-elle être la pierre de touche de ce Pacte national pour la culture. Le temps est venu d’en finir avec la valse-hésitation et les changements brutaux qui ont été opérés depuis l’indépendance. La question épineuse de la ou des langues d’enseignement devra trouver une solution à la fois pragmatique, pédagogiquement performante, et tenant compte des différentes composantes de notre identité nationale et de notre choix déterminé de la modernité. Il est temps de réhabiliter ce premier service public, de le rendre attractif et réellement productif. Il est temps aussi qu’il offre à ses bénéficiaires l’occasion de découvrir la pensée et la culture vivantes de leur pays et à ces dernières les bases de leur rayonnement.
La crédibilité du choix démocratique, si tel est notre choix, dépend de la façon dont nous préparerons nos enfants et nos jeunes à devenir des citoyens à part entière et à la personnalité affirmée, instruits des réalités de leur pays et de celles du monde, imprégnés des idées de justice, d’égalité et de tolérance, conscients des nouveaux défis que l’humanité entière doit relever pour préserver l’environnement et assurer la survie de l’espèce. En retour, notre pays y gagnera les artisans de sa renaissance intellectuelle, de sa prospérité matérielle et morale, de la reconquête de sa pleine dignité au sein des nations.
Mars-avril 2010
Toi Couscous
Aux sept légumes
Regarde moi
Je te regarde
Chaque Vendredi
ou le septième jour
ce sera donc un Vendredi
Tant que tu
refuses de ne pas cuire
Sept fois
Je ne te mangerai pas
Mille et une bouches
T'attendent
Moi
J'ai tout mon temps
Couscous
aux sept légumes
j'attends
Et avant de te manger
je tournerai ma langue
dans ma bouche
Sept fois
J'attends
l'arrivée des autres
Un couscous
Ne se mange jamais
au singulier
Chez moi
il se conjugue
sept fois
au pluriel.
( Un poème aux sept légumes concocté par Mohammed EL JARROUDI)
Pourquoi y a-t-il des roses au Maroc?
de Joan Rundo
à msr
Je suis al-warda, la rose, la reine des fleurs même, car mon nom non seulement me désigne mais désigne également toutes les fleurs.
Chantée par les poètes de tous les pays et de tous les temps, de la Chine à l’Espagne, de l’Angleterre à la Turquie, je suis depuis toujours le symbole de la beauté et de l’amour.
Et le Maroc : comment se fait-il que j’aie trouvé ici un lieu d’accueil si parfait ? Dans ce pays où le climat peut être extrême, entre les cimes de l’Atlas et les douars isolés par le froid et la neige d’hiver aux sables assoiffés du désert, j’ai pourtant trouvé des lieux où, avec mes innombrables sœurs-roses, je me trouve comme une princesse choyée.
Le village de Kalâat Mgouna, niché entre la montagne et le désert, est mon royaume. J’en fais un petit paradis, un avant-goût peut-être du verger foisonnant promis aux croyants dans les versets du Livre sacré, le Coran. Mon moment préféré de l’année est le mois de mai, le mois de la cueillette, quand, dès que le soleil se lève, tous les habitants se dévouent à notre attention : si l’on est encore jeunes, que de délicats boutons, on nous cueille toutes entières, si nos pétales sont éblouissants de couleur et de lumière ce sont eux qui finissent dans les sacs en tissu. Nous donnons le meilleur de nous-mêmes à cette heure-ci, car au fur et à mesure que le soleil brille, la teneur en huile essentielle diminue. Et il faut beaucoup de mains pour nous cueillir : nous devons être au nombre de 400 pour faire un kilo et pour faire 1 kg d’huile essentielle, il faut 5000 kg de roses ! Toutes ensemble, nous embaumons l’air de Kalâat Mgouna et le village se pare de la couleur de nos pétales. Etendues pendant quelques heures en plein soleil, on nous met ensuite à l’ombre pour sécher, avec un délicieux petit courant d’air qui parfois nous donne des frissons, et les hommes nous retournent avec délicatesse et nous virevoltons dans l’air, comme un nuage de papillons odorants. Nous sommes très demandées en tant qu’essence de rose par les grandes maisons de parfumerie et nous les Marocaines, nous suivons nos semblables de Bulgarie et de Turquie en termes de production avec, les bonnes années, une récolte de 4 000 tonnes.
Si nous restons à Kalâat Mgouna, les familles nous distillent chez eux pour obtenir l’eau de rose, en utilisant des alambics de cuivre, suivant un procédé ancien.
Ce produit est essentiel dans les rituels de beauté des femmes, non seulement de Kalâat Mgouna, mais de tout le Maroc et bien au-delà de ses frontières. Grâce à nos multiples propriétés,
nous transformons l’eau pure en une lotion astringente, pour tamponner le visage et préserver sa beauté. L’eau de rose est également mélangée au ghassoul, l’argile utilisée comme masque
de beauté pour les cheveux et la peau ou bien on en imbibe le merwad, le petit bâton utilisé pour appliquer le khôl. Cette poudre quasi-magique, d’un gris-noir bleuté,
souligne le regard pour en faire un instrument infaillible de séduction. Et tout simplement, des compresses d’eau de rose apaisent les yeux fatigués.
Les boutons de rose, qui emplissent les échoppes dans les souks d’épices au printemps, sont aussi utilisés, avec le myrte, le clou de girofle, le souchet rond et l’écorce de lentisque pour parfumer le henné pour traiter les cheveux et leur donner de riches reflets rouges.
Nous sommes donc connues pour aider les femmes à se parer et se faire belles, mais nous sommes aussi très présentes dans le patrimoine de médecine populaire et traditionnel. Avec nos boutons, les mamans depuis toujours préparent des décoctions contre les maux d’estomac des petits; mâchés, nos pétales peuvent soulager des maux de dents et l’eau de rose peut être employée en compresses pour traiter la fièvre, les migraines et les insolations ou en gouttes pour traiter les otites et même, une cuillère à boire deux fois par jour calmerait la nervosité et l’anxiété.
Je suis aussi citadine : les jardins des ryads, les maisons traditionnelles bâties autour d’un patio intérieur, nous accueillent très souvent. Je suis très à l’aise dans ces havres de paix qui traditionnellement ont quatre plates-bandes avec une fontaine ou un petit bassin au centre, suivant le schéma du jardin du Paradis abreuvé par quatre fleuves, de miel, de lait, d’eau très pure et de vin qui n’enivre point. Ces patios ombragés, où les seuls bruits sont le piaillement des oiseaux et le murmure de l’eau de la fontaine, me rappellent l’époque d’Al-Andalus, et les villes-joyaux comme Cordoue, Séville et le palais de l’Alhambra de Grenade, chef d’œuvre architectonique qui incarne le raffinement mauresque tracé dans la pierre et les plantes. De cette époque sont les vers du poète de Cordoue, Ibn Zaydun (1004-1070):
Je me remémore notre vie à Az-Zahra, tout entière,
L’horizon était pur, et limpide la face de la terre,
Le vent du crépuscule errait avec fébrilité
Comme s’il languissait par compassion et par pitié
Et le verger, qui brillait sous la rosée de sourire :…
Au matin de leur vie, les roses scintillaient,
Et l’éclat du matin en fut tout réveillé.
Mais revenons au Maroc, où je suis arrivée, selon une légende, dans les sacoches des pèlerins de retour de la Mecque. Au cours du long et périlleux voyage de la péninsule arabique, on traversait l’Iran, la Syrie et la Turquie, pays où je fleuris en abondance. Cela me plaît d’imaginer qu’un riche marchand marocain, de passage à Damas, ait vu mes pétales de velours. Peut-être que ma couleur lui rappela les joues de sa jeune épouse la nuit de leurs noces et, foudroyé par ce souvenir, il mit quelques petits pieds de rosier dans ses bagages. On dit aussi que, comme les fleurs d’oranger, nous sommes nées de larmes du Prophète !
Mais je divague, romantique que je suis… n’empêche que dans le langage magique des fleurs, la rose du Tafilalt « apporte l’amour en courant ».
Je ne sais pas si je crois ou pas à la magie mais selon un recueil de « pratiques des harems marocains », un mélange d’eau de rose, de sucre et d’amandes pilées est un remède fort efficace contre l’impuissance virile…
Nous perpétuons aussi la longue tradition de l’hospitalité marocaine : des invités sont accueillis avec de l’eau de rose dans les élégants mrachat, les lance-parfums aux cols élancés pour rafraîchir et donner la bienvenue. Nous agrémentons même certaines recettes du très riche patrimoine culinaire marocain ou, simplement, l’eau de rose ajoutée aux fraises est un vrai délice : essayez, vous dégusterez un petit coin de paradis.
Tout compte fait – et modestement je vous le dis – nous exaltons les sens au Maroc : la vue, dans notre vallée bien à nous, à Kalâat Mgouna ou dans les jardins secrets des médinas, le toucher, avec nos couches de chair veloutée, le goût, comme je viens de vous le conseiller et, bien sûr, l’odorat, avec notre parfum doux et entêtant. Et puisque le Maroc, selon un récent slogan publicitaire, est « le pays qui éveille les sens », voilà peut-être une des raisons pour laquelle il y a des roses au Maroc…?
"Nourritures terrestres, fruits défendus, Diego à son tour inaugurait boutique, une épicerie moderne, les jamones, le chorizo, sobresada, morcilla, Jeres, Anis
del Mono achevaient la perversion des coeurs. L'inquisition du désir, plus insidieuse et plus dangereuse en fin de compte que l'autre pour le respect de la religion." E.A. El
Maleh
Ce passage, extrait du recueil de nouvelles Abner Abounour (p. 88) illustre le rapport complexe entre littérature et nourriture. La langue subversive est
celle qui a goûté et su apprécier les fruits défendus. Aller au-delà de l'interdit archétypal imagé par la pomme d'Adam et interprété en mille interdits alimentaires (le vin, le sang, le porc,
etc).
Derrière cet inerdit, il y a la volonté de cloisonner, d'empêcher la connaissance d'une certaine altérité. Or, comment puis-je connaître l'autre si je ne goûte pas à ses mets et en particulier,
ceux qui me sont interdits?
Depuis quelques jours, les pages web se multiplient autour de l’acte de désobéissance civile des déjeûneurs de Mohammedia : quelques jeunes gens ont osé manifester leur refus du dogme, leur hostilité à la loi marocaine qui interdit à tout individu réputé musulman de manger publiquement pendant le mois de ramadan, à la Constitution qui fait de l’islam la religion d’État, même si elle prétend tolérer les autres cultes (article 6), tout en ignorant superbement l’absence de culte !
Vous avez le droit d’être musulman, juif à la limite, peut-être chrétien (mais vous ne sauriez alors être Marocain, ou je me trompe ?), mais bouddhiste, niet ! athée ? niet niet ! agnostique ? kezako ?
Bref, au royaume enchanté du Maroc, on aime l’unité ! Nous sommes tous croyants puisqu’un Prince élu de Dieu nous gouverne ! Le principe de la monarchie de droit divin semble incompatible avec les transgressions de ce genre : dé-jeuner en public reviendrait en quelque sorte à invoquer un droit individuel, qui ne relève pas de nos traditions, de notre « culture », peut-être de celles d’un pays laïc ? Et voilà, le mot est lâché ! De là à voir dans cette entreprise la main de l’étranger, nécessairement sournois et néocolonialiste, cherchant à déstabiliser le pays, il n’y a qu’un pas… ou plutôt une bouchée de pain !
D‘autres verront – ont déjà vu – dans cette manifestation un simple coup de pub destiné à attirer la lumière sur je ne sais qui en vue de je ne sais quoi. Passons.
Les frileux de leurs religiosité n’ont pas manqué l’occasion de manifester, parfois avec une hargne surprenante et disproportionnée, leur indignation, leur condamnation… À se demander s’ils ne soupçonnent pas qu’en condamnant ces jeunes, ils risquent, le jour venu, de se retrouver eux-mêmes, vite fait, du mauvais côté : la Tunisie n’est pas si loin, pourtant.
En attendant que font ces jeunes dé-jeûneurs ? ceux qui ne sont pas derrière les barreaux en tout cas, car, pour certains d’entre eux, ils paraissent avoir commencé à solder leurs comptes, sinon avec Dieu, du moins avec ses ministres ici-bas, qui leur apprennent l’art de bien se tenir en dehors de la table ; ceux qui restent donc, tentent de mieux s’expliquer sur leurs intentions : simplement manifester une revendication de reconnaissance de la liberté individuelle, respect qui inclut les jeûneurs bien sûr !
Sur certains forums, la sourate coranique « Al Kâfirûn » est citée en référence : « Vous avez votre religion et j’ai la mienne », n’est-ce pas ? Hé ! bien ; justement, non ! Celui qui est né Marocain, donc forcément musulman (à moins que, sauf votre respect, …) a la religion de ses pères, un point, c’est tout. Ou rien du tout ? Mais c’est le rien du tout qui est intolérable, insupportable… il interroge et déstabilise… celui qui n’a pas de religion, comment le classer ? est-il fiable ? n’est-il pas anarchiste ? s’il ne craint même pas la puissance divine, comment peut-on le contrôler ?
Nous sommes au Maroc, la loi prévoit juste (juste ?) une peine d’emprisonnement et une amende… Dans certains « pays frères », l’apostasie est passible de la peine de mort ! Ne devrait-on pas s’estimer heureux ?
Mais pourquoi, comment une poignée de jeunes gens, un peu romantiques, un peu inconscients, menacerait-elle l’ordre public ? pourquoi tant de haine de la part de ceux qui se disent « insultés dans leur carême » ?
Il faudrait peut-être poser la question autrement : qui sont ces jeunes dé-jeuneurs ? ne sont-ils qu’une minorité « bourgeoise qui a fait ses études dans les lycées français et qui a été aliénée par les idées laïcardes », comme le prétendent certains ? Sont-ils des jeunes naïfs et isolés, des brebis égarées qu’il faut remettre sur le droit chemin ? Sont-ils seuls ? sont ils les seuls à dé-jeûner ? à être musulmans de culture et à ne guère pratiquer ? Regardons bien autour de nous…
Tous ceux qui sont passés par les universités vous le diront : les étudiants se divisent en deux, les zélateurs de Dieu et les autres… Les autres ? c’est vous, moi, tous ceux dont la foi ne fait pas l’impasse sur l’estomac, mais qui se gardent bien de le crier sur les toits… Les autres, ce sont les prudents, les timorés, les connaisseurs du Texte se rappelant que « la Fitna est pire que l’assassinat »…
Et il n’y a pas que ceux-là ! Il y a les respectueux, enfin, façon de parler, d’autres diraient les hypocrites, ceux qui ne voudraient pas, n’est-ce pas, heurter les sensibilités, ceux qui se disent qu’il y a d’autres chats à fouetter, d’autres combats à mener, plus importants, plus urgents…
Pourquoi la manifestation d’une différence nous dérange-t-elle à ce point ? en quoi nous menace-t-elle ? Sommes-nous si fragiles dans nos convictions que le moindre écart puisse nous apparaître comme le début de l’Apocalypse ?
Il est vrai qu’au Maroc tout va pour le mieux : les bonnes gens ont la foi, ils ne pèchent pas, ne sont pas corrompus, n’abusent jamais de leur pouvoir, il n’y a pas de vol, pas de viol, pas d’inceste… Tout le monde mange à sa faim, il n’y a pas d’enfants abandonnés, pas de chômeurs désespérés, pas d’illettrés, pas de « brûleurs » enragés d’Europe… Tout va bien dans le meilleur des royaumes possibles !
Alors que viennent faire ces trublions de la digestion à vide ? S’ils commencent par revendiquer le droit de manger pendant ramadan, où s’arrêteront-ils ?
Une copine française d'origine belge résidant en Egypte (non, non, elle n'aime pas les complications, qui a dit ça?) m'a demandé ce qu'on pouvait faire d'un paquet de pruneaux qui s'est retrouvé par hasard dans son frigo de femme rebelle à la cuisine élaborée (entendre par là, celle qui demande plus de dix minutes d'investissement). Je lui aurais bien conseillé de es manger tout cru, comme il m'arrive de le faire, en cachette, quand je suis furieusement en manque de sucre, mais elle a parlé de "tagine", le gros mot pour une rétive à la manipulation des casseroles. J’ai bien tenté de lui vendre les recettes simplissimes de pruneaux farcis au roquefort ou au foie gras, à utiliser en amuse-bouche (ou amuse-gueule, ça dépend du degré d’aperture) ou encore la recette du lapin désossé farci aux pruneaux et au roquefort, rien à faire : pas de sauce! Madame veut un plat en sauce ! je me demande bien qui est l’heureux cobaye qui servira de goûteur à la belle…
Donc, pour ne pas avoir mort d’homme par intoxication sur la conscience, j’ai décidé de rompre mon silence virtuel et de livrer la vieille recette de ma mère : le fameux tagine aux pruneaux. Comme il se doit. La photo suivra peut-être un jour. Je ne me sens vraiment pas le courage de tenter l’expérience en travaux pratiques.
Ingrédients (pour six, huit, dix personnes, le secret de la cuisine marocaine c’est son extensibilité, il suffit de doubler les proportions de pain et de sauce !)
Un kilo de veau,
500 g de pruneaux
Une poignée d’amandes mondées et grillées ou frites (facultatif)
Une c. à s. de sésame
Deux oignons à sauce (jaunes ou blancs)
Un bouquet de coriandre
Une pincée de ras el hanout (curry marocain) : facultatif aussi.
Une pincée de pistil de safran marocain.
Une c.à c. de gingembre moulu
Deux gousses d’ail écrasées
Un demi verre à thé d’huile d’olive
Une grande cuillerée de miel
Poivre, sel,
Comment procéder ?
Faire rissoler la viande dans une matière grasse, de l’huile d’olive de préférence. Ajouter les oignons émincés puis l’ail écrasé. Quand l’ensemble prend une légère couleur blonde, ajouter un grand verre d’eau, voire deux, les épices, le bouquet de coriandre ficelé. Laisser mijoter à petit feu pendant ¾ d’heure. Il faut arrêter le feu dès que la viande est fondante, la sauce devient normalement onctueuse.
Pendant ce temps, tremper les pruneaux dans du thé chaud pour les faire gonfler après les avoir dénoyautés. Les farcir avec les amandes et le tremper dans la cuillerée de miel. Portez l’ensemble à chauffer dans une poêle juste au moment de servir. Faire chauffer la cocotte où se trouve la viande. Dresser l’ensemble dans un tagine en terre cuite, décorer des pruneaux farcis aux amandes, ajouter un peu de sauce, puis saupoudrer une petite poignée de graine de sésame. Le tour est joué.
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